La rénovation de la Maison Lucette

La Maison

Sa surface au sol est de 350 m2, elle est située sur un terrain de 1 400 m2, rue des Reymonds, à la sortie sud du bourg, que prolonge la départementale 538.
Selon le cadastre de 1828, ce lot 19 de la rue des Reymonds appartenait à un Pouzet ; plus tard, ce n’est plus certain : un point d’interrogation suit la date de 1915. Or, Pouzet était le nom de jeune fille d’Aline Bertrand, la mère de Georges. Est-ce la parenté entre cette maison et sa femme qui décida Georges à acheter les numéros 173 et 175 de la rue à un couple de Montpelliérains, Charles Palloc et Hélène Boivin, en 1938 ?
Les plans successifs de la Fabrique A. Pouzet (A pour Augustin) située à cet emplacement montrent la progression du creusement de galeries à partir du XVIe siècle – une partie sous la maison, une partie sous le terrain. Les premières installations connues et documentées de poteries dans ce quartier dit des Reymonds s’expliquent par la présence sur le plateau des Rouvières de falaises de safre – argile limoneuse durcie –, de baumes servant de réserves humides pour entreposer la terre et parfois de fosses de préparation de l’argile. Le ruisseau du Fau qui longe le plateau apportait l’eau nécessaire, l’exposition au midi était parfaite. Des tessons de poterie et des amphores mis au jour attestent de l’existence d’activités commerciales. Tout contre la Fabrique se trouvaient les hangars, appelés calaberts, et autres dépendances abritant l’outillage, les séchoirs, et une énorme réserve de bois aussi haute qu’elle – il faut se souvenir que jusqu’au XIXe siècle les fumées des fours obscurcissaient le ciel de Dieulefit.

La recherche d’une maison a mobilisé l’association pendant des mois et des mois, il fallut renoncer à diverses pistes pour… diverses raisons : baux emphytéotiques trop courts, travaux à charge sans récupération possible, conditions posées par les bailleurs sociaux trop exigeantes. Il en est toujours ainsi avec les grands projets. Une fois trouvée, suivit une période de sueurs froides et d’émotions fortes. D’abord pour les deux représentants de l’association lors de leur premier rendez-vous avec Laurent Zacharewicz, le propriétaire – dans la cuisine, tandis que sur la gazinière chauffait l’eau d’un café soluble –, dont ils ignoraient ce que lui, si réservé, penserait de la destination du lieu. Le côté chronophage de la recherche de financements fut compensé par des surprises touchantes, comme quand le montant de la revente d’une moto de collection Puch, par fidélité amicale, se retrouva 30 ans plus tard converti en parts sociales.
Quelques visiteurs de la maison – ceux qui ont eu la chance d’avoir une maison de famille – ont déclaré que son décor suranné leur rappelait celle de leurs grands-parents, ouvrait tout un univers émotionnel. Jacqueline, qui dessinait des intérieurs, Lucette, qui eut un jour à rédiger une composition française sur le thème « Naître, vivre et mourir dans la même maison », auraient-elles été touchées par leurs déclarations ? Pas un coin qui ne portât les traces encore vibrantes de leurs habitants disparus. « Si l’on nous demandait le bienfait le plus précieux de la maison, nous dirions : la maison abrite la rêverie », écrit Gaston Bachelard dans La Poétique de l’espace (1957).

Une fois achetée… sa grange délabrée, son terrain noyé sous la végétation, ses volées d’escaliers en pierre, ses caves ressemblant à des souterrains, son grenier lugubre plus grand qu’une église, sa minuscule souillarde où on lavait la vaisselle nous devinrent familiers à force de les arpenter et d’imaginer leur emploi futur. Dans la lumière tamisée des soupiraux, les courants d’air faisaient flotter les toiles d’araignées comme des voilages. Les volets en berne, les crépis desquamés, les ardoises manquantes accusaient l’abandon. L’épaisseur de la couche de poussière prouvait qu’on n’avait plus passé de balai, ciré le parquet ou secoué les tapis depuis longtemps. L’humidité filtrant de la toiture et l’air n’étant jamais renouvelé, tous les tissus et les papiers exhalaient un remugle. Dans cette maison bourgeoise presque canonique avec sa mise en scène et son ordonnance, la vie s’était retirée de pièce en pièce à mesure des deuils, comme on éteint la lumière en quittant une chambre, et nous, en entrant dans ces chambres sans frapper, nous avions l’impression de forcer l’intimité des Bertrand, de passer devant les objets d’un musée dont on aurait retiré les étiquettes. Puis nous nous mîmes à nommer les membres de la famille par leur prénom, à les reconnaître sur des peintures et des photographies, et à percer certaines étrangetés de la maison : à quoi rimait cette cabine de douche plantée dans une chambre et seule de son genre ? Elle avait été installée pour Maurice après son accident. Les deux premiers chantiers participatifs consistèrent à déblayer la grange – le premier bâtiment à se présenter quand on arrive du village, vaste espace dont la toiture était effondrée –, et à débroussailler le coteau qui surplombe la maison perpendiculairement au chemin des Garennes – une garenne est un espace boisé, herbeux où vivent des lapins sauvages dans un terrier possédant de multiples entrées. Qui des potiers ou des lapins furent les premiers à creuser le coteau ? Les plans cadastraux ne le disent pas. Il fallut aussi sur toute la longueur de la façade alléger la masse de plantes grimpantes qui envahissait la tonnelle, l’allée, et dissimulait une pierre où est gravée la date de 1765. Si la maison nous était devenue familière, elle ne nous était pas familiale. Nous n’éprouvâmes donc que peu de scrupules à recenser tout ce qu’elle recélait, à trier, à jeter, même si, nous sentant comptables de la mémoire de Lucette, nous l’avons fait avec plus de respect qu’en aurait eu un Vide-Tout professionnel. Cependant, nous avons brisé la singularité propre au lieu, cet ensemble complexe de souvenirs et de relations abstraites qui se tisse au fil du temps entre des murs, des objets et des êtres. « Objets inanimés, avez-vous donc une âme2 » ? Le verre ici… les papiers là… les livres dans la chambre du fond… l’irrécupérable en partance vers les poubelles… Évacués le superflu, l’obsolète, le double emploi, ce bracelet de montre sans montre et cette montre sans bracelet. Un antiquaire, un philatéliste vinrent sur place. Décrocher les cadres et les miroirs révéla la couleur originelle des papiers peints. Des dizaines d’objets disparates qui ne seraient jamais recyclés au profit des nouveaux habitants furent dispersés lors d’une grande brocante les premiers jours de mai. L’occasion d’expliquer aux chineurs, collectionneurs et bricoleurs leur provenance, le rôle futur de la maison et la destination de l’argent récolté. Une sculptrice a acheté une massette, tout en se demandant qui dans la famille Bertrand avait bien pu se servir de cet outil. Une Arlésienne s’est saisie de dentelles jaunies en expliquant qu’elle allait ravauder leurs déchirures, les re-blanchir et calandrer, en garnir des costumes folkloriques. Un Ardéchois a raflé tous les pots en grès pour sa brocanteuse de fille. Des planisphères anciens en carton bouilli sont partis à un assez bon prix. À tous ces objets fanés et déchus, un astiquage assidu rendra leur beauté première, et tant pis si à l’un des lits 1930 en cuivre, il manquera toujours une roulette. Ce même mois de mai la rénovation a débuté. Première étape : la partie sud, dite la « petite » maison, devenue un logement indépendant où seront hébergées 3 personnes à partir du mois de septembre. En matière de rénovation aussi, et parce qu’il faut réduire les coûts, les initiateurs du projet innovent. Un exemple : l’entreprise qui refait la toiture, par solidarité, a réduit sa facture en acceptant le concours de bénévoles chargés du déblaiement des anciennes tuiles. D’ici quelques mois, puisque le permis de construire vient d’être accordé, débutera un autre chantier, énorme celui-là et destiné principalement à créer deux espaces habitables au 3e étage de la « grande » maison. Le groupe de travail Aménagement de Passerelles a imaginé relever le toit sur l’emplacement de la terrasse ajourée où les deux fillettes Bertrand ont posé pour une photo. Les architectes de MAA Atelier ont pensé cette extension et dessiné le réagencement des pièces en opérant un arbitrage subtil entre vie collective et respect de l’intimité de chacun des résidents. Si la maison attendait que l’on s’occupe d’elle, elle attendait aussi qu’on l’occupe. Occupée, elle l’a été ponctuellement pendant la biennale Sillon par des artistes contemporains dont le travail est en rapport avec le thème de l’exil ; lors d’une soirée festive après l’assemblée générale, superbement éclairée, elle fut méconnaissable pendant quelques heures ; lors d’apéritifs destinés à faire se rencontrer les sociétaires, de sessions de formation pour les bénévoles et de réunions de travail autour du poêle à bois Godin. Elle l’est maintenant constamment par les deux salariées de l’association qui s’y sont bricolé un bureau : table trop haute, chaises dépareillées, wifi capricieuse, ronronnement du marteau piqueur… mais quand elles passent la tête à la fenêtre, la nature prenant encore ses aises autour de la maison, il arrive qu’une biche… Occupée, elle l’est aussi par les cantinières occasionnelles qui viennent apporter les déjeuners de l’équipe chaque jour de chantier. Si Lucette était encore en vie, si on l’invitait à partager l’un de ces déjeuners, viendrait-elle ?

Le projet de rénovation

La future Maison Lucette est composée de plusieurs bâtiments : maison avec 7 chambres, caves, greniers, remise.

Elle se trouve dans la rue des Reymonds, à 1 km du centre-bourg de DIEULEFIT (26).

La maison principale de 250 m2 peut être rapidement rénovée afin d’accueillir ses premiers habitants en 2026.

Ensuite, le projet architectural complet prévoit la réhabilitation et la rénovation de tous les bâtiments, pour une surface totale utilisable de 250 à 350 de m2 (habitation et espaces de vie sociale et de travail).

Ci-dessous, des exemples de rénovation possible :