Nous avons feuilleté, dépouillé, lu, souvent jeté et parfois conservé des liasses de coupures de presse cousues ensemble, le contenu d’une valise en carton aux ferrures rouillées, des dizaines d’enveloppes vides classées par ordre alphabétique d’expéditeurs, des planches de bons d’alimentation, des petits paquets de lettres de condoléances ficelées défunt par défunt, des missels bourrés d’images pieuses, différents plans sur papier calque du monument funéraire de la « Famille Bertrand-Pouzet », des télégrammes, des cartes postales, des recueils de partitions, des pages détachées d’albums en morceaux, et même des « livres de raison » anonymes consignant des comptes familiaux de recettes et de dépenses contemporains de la Révolution française…
Toute une paperasse jaunie, dentelée, cassante, rongée par les dents des souris. Une paperasse dont les habitantes de la maison devaient dire de temps à autre, « il doit bien y avoir des papiers, il faudrait chercher », et ne les cherchaient jamais, ce qui fait qu’il est permis de se demander à quoi bon garder toutes ces caisses remplies de lettres, de carnets, de coupons d’obligations, sinon parce qu’il « faut garder » et que la thésaurisation est une vertu bourgeoise qui s’applique dans l’absolu et ne souffre pas d’exception.
En espérant que Laurent, l’ultime dépositaire de l’histoire familiale, y reconnaîtra les siens et un peu de l’ambiance de cette maison.

Georges BERTRAND, le père de Lucette.
Il est né en 1887 à Dieulefit. Son propre père, Henri Bertrand, répondit à un notable qui le sollicitait afin qu’il devienne membre en 1914 de la Société anonyme des poteries et produits réfractaires de Dieulefit, « J’aime trop Dieulefit pour ne pas vous répondre affirmativement. Tout ce qui l’intéresse ne saurait me laisser indifférent. Comme vous je pense que le relèvement et le développement de l’industrie céramique s’imposent à Dieulefit. » Henri aura transmis à Georges son attachement à Dieulefit, attachement légué à toute la famille, même si Dieulefit ne fut pour elle qu’un lieu de villégiature.
Les différents postes de Georges, agrégé de mathématiques et professeur, le conduisirent à Aix, Toulon, Marseille et Montpellier, où il enseigna à l’institut d’Agronomie. Son livret militaire émis par le Bureau de recrutement de Romans et retrouvé en lambeaux dans les papiers de la famille renseigne sur sa mobilisation durant toute la Première Guerre mondiale, chargé du ravitaillement d’abord, puis en 1919, chargé d’examiner les wagons-citernes livrés par l’Allemagne en exécution des conditions d’armistice.
Georges renvoie à l’image du « bon père de famille », extrêmement attentif au confort et au bonheur des siens, ou plutôt des siennes, y compris à ceux de Blanche, la sœur de sa femme Alice. Quand il en est séparé, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale, ce « discours des absents » qu’est la correspondance pallie l’éloignement. Ses nombreuses lettres à l’écriture hâtive, sont adressées à « mes petites chéries » ou à « Ma petite Alice chérie », et signées « Votre Geo ». Cet amour qu’ils éprouvaient les uns pour les autres, chez les Bertrand, on se le disait et on se l’écrivait, sans fausse pudeur ni crainte de mièvrerie. Pratique rare chez un homme de la génération de Georges, qui par ailleurs ne semble jamais exercer quelque volonté de domination sur les femmes qui l’entouraient, et semble même favoriser les prises de décision collectives.
L’abondante correspondance familiale le campe donnant des cours particuliers chez lui, n’aimant pas les moments officiels à la Faculté, résolvant des équations sur un tableau noir dans un coin de la salle à manger, corrigeant des copies de « bachot », racontant des histoires amusantes.
Il est mort subitement d’une congestion pulmonaire en 1950. Les lettres de condoléances bouleversées et empreintes de sentiments religieux que reçurent « les siennes » parlent de son « rare sens pédagogique », de son « intelligente bonté », de sa « voix malicieuse », de leur « foyer très uni ».
Alice Elvia ZACHAREWICZ, la mère de Lucette.
Sur les enveloppes, elle est toujours « Mme Georges Bertrand », comme cela se disait et s’écrivait à l’époque, parfois domiciliée « chez Madame Zacharewicz à L’Esplanade, Montagnac, Hérault ». Montagnac, l’un des autres lieux chers aux Bertrand, est la commune où s’était installé le premier Zacharewicz venu seul en France après avoir participé à une révolte à Vilnius (la Vilna russe1 à l’époque). Il était le grand-père d’Alice, s’appelait Gaëtan, avait été blessé au front, transporté en France – on racontait qu’il portait une ceinture contenant de l’or. Le samedi 23 septembre 1939, son arrière petite-fille Jacqueline écrit dans son Journal : « Nous avons bien parlé tout le temps de la Pologne et nous avons rassemblé tous nos souvenirs sur la famille polonaise que nous avions et que nous avons peut-être encore. [Mon arrière grand-père] appartenait à une famille noble car la terminaison de Zacharevich en est la marque et il avait un beau château à Wilno. C’est bien dommage qu’on ne sache plus rien d’eux, car cela serait bien amusant d’avoir de la famille en Pologne […] maintenant avec la guerre où il y en a tant qui sont massacrés, qui sait ce qu’ils sont devenus. ». Gaëtan avait fait des études de médecine à Montpellier et été naturalisé par Napoléon III. Devenu généraliste, il avait épousé une Montagnacoise, Madeleine Catherine Siau ; ils eurent une fille et deux garçons, dont Edgar, le père d’Alice et de Blanche. Edgar, directeur des Services agricoles du Vaucluse à Avignon, est à l’origine de méthodes de modernisation de l’agriculture et l’auteur d’ouvrages de référence d’agronomie, en particulier sur la culture de la vigne.
Aussi attentive à leurs filles que l’était son mari, Alice avait deux grandes préoccupations inquiètes et constantes : leur santé et leur bien-être. Elle les abreuvait de conseils (« nettoie ton thermomètre au savon et non avec ton eau de Cologne »), soignait leurs grippes et leurs rhumes avec fumigations, cataplasmes, ventouses et avec la Boisson blanche de l’abbé Magnat d’Ancone – hygiénique, dépurative, antimicrobienne –, usait d’euphémismes quand elle avait à leur parler du corps (en pleine guerre, elle appelle « débâcles » les contrariétés digestives), surveillait les « régularités des règles » de Jacqueline. Contrairement à toutes les mères de famille de cette époque auxquelles revenait le soin d’entretenir ces vertus que sont la tendresse, la pitié, la sensibilité, la piété, qui constituent la communauté de valeurs de cette société, elle en partagea la responsabilité avec son mari.
Rien entre Alice, Jacqueline et Lucette ne devait venir rompre la continuité de la tradition familiale, que ce fût dans le décor, dans leur langage, leurs attitudes, dans toute leur apparence.
Leur apparence : il s’agissait le plus souvent de « reprendre des kilos » pour être pleinement épanouies dans leurs vêtements, auxquels elles attachaient beaucoup d’importance : on taillait, on reprenait, on teintait, avec l’aide ou non d’une couturière (Mademoiselle Liénard à Dieulefit), on passait commande chez de bons fournisseurs.
Une photographie montre une Jacqueline âgée d’à peu près trois ans tenant sa mère par la main : redingote de lainage, col montant et chapeau sombres, chaussettes blanches. Le buste de Lucette émerge d’une poussette. Sur une autre, les deux sœurs sont vêtues de robes identiques, leur coupe de cheveux est également identique, elles portent des bas blancs et tiennent la pose devant une voiture que l’on évitera de mal identifier. Sur une troisième, prise sur la terrasse de la maison, elles ont grandi et leurs robes d’été diffèrent. Sur la dernière, elles ont à nouveau des tenues identiques : tailleur d’automne confortable, chaussettes blanches sur leurs mollets bronzés, chapeau tambourin du même style que celui de leur mère. Alice est chaussée finement, sa taille est prise dans un lourd manteau dont la jupe tombe bien, elle l’a éclairé d’une grande écharpe à rayures. Toutes les trois se lavaient très fréquemment les cheveux, passaient de longues heures chez le coiffeur.
Davantage aidée à Montagnac ou à Montpellier qu’à Dieulefit (où pourtant venait une Madame Roulet, qui s’occupait du linge), Alice devait s’y résoudre à des travaux qui lui soulevaient le cœur, comme nettoyer une oie ou des anguilles. C’est que se bien nourrir était une sorte de devoir sacré. L’un des « bons repas du dimanche » comprenait « radis, olives, saucisson, vols-au-vent, quenelles, canard à l’orange, haricots verts, fromages, Saint-Honoré ». Les filles prêtaient la main pour la pâtisserie – crêpes, gâteaux roulés, de Savoie, crèmes qui seraient partagés à l’heure du goûter avec les connaissances rencontrées à la sortie du temple. Il est permis de s’autoriser à écrire qu’Alice attachait à la vie matérielle une valeur sentimentale. On les imagine toutes les trois un soir des années 1940 jouant au mah-jong (Lucette y triche !), au nain jaune, aux dames, aux petits chevaux ; un soir des années 1960 écoutant à la TSF une pièce de Robert Lamoureux ou plongées dans les Veillées des chaumières, Bonnes Soirées, Le Petit Méridional retrouvés dans la maison.
Durant la guerre, période d’où datent la majorité des lettres conservées, domine dans les lettres d’Alice un autre souci constant, celui de la météorologie, car elles eurent froid, mais jamais elle ne se plaint vraiment, bien qu’avouant « ruminer toute la journée ce cauchemar », s’excusant de la tonalité mélancolique de l’un de ses messages, trouvant « ennuyeux et problématiques » tous les empêchements. C’est qu’elle s’en remettait à Dieu, « Espérons qu’Il ne nous abandonnera pas et que tout se passera bien comme jusqu’à maintenant ».
Blanche ZACHAREWICZ, la tante bien aimée, souvent appelée Tantine.
Elle a sans doute été une personne réservée aux propos feutrés – mais capable d’animer une conversation – qui partageait avec les femmes de la famille une totale parenté de mœurs. Plus ses lettres sont anciennes, plus leur calligraphie toute en pleins et déliés est régulière. Le temps passant, la pénurie de papier pendant la guerre imposant de remplir chaque feuillet au maximum, les courbes de ses voyelles, les hampes et les jambages de ses consonnes s’amollissent. Comme ses proches, Blanche conte de menus faits et événements de la vie quotidienne mais ses récits sont plus distanciés, mieux rédigés, plus soignés que les leurs. Elle éprouvait un plaisir profond à lire et relire les lettres, à « les raconter autour [d’elle] » – alors que tout le monde en connaissait déjà le contenu, y compris à l’époque où l’usage du téléphone ne concurrençait pas encore l’habitude du courrier, puisque l’on se transmettait les lettres des uns et des autres aux uns et aux autres. « Tantine » vivait avec sa mère, que l’âge avait rendue exigeante, à Montagnac, où elles étaient aidées par une certaine Marie, et parfois « grand-mère la cédait » au couple Bertrand. On sent la très indispensable Tante Blanche tiraillée entre les deux maisons.
Jacqueline, souvent appelée Coco.
Grâce aux Journaux que Jacqueline a tenus entre 1932 (elle avait 10 ans) et 1942, on la connaît un peu mieux que l’on ne connaît Lucette. Ces Journaux sont rassemblés en 3 forts volumes patinés par le temps, dont les bords s’effritent, les pliures se déchirent. Tous les volumes sont pleins de coupures de presse (l’hiver 1936, à propos des inondations à Avignon), de cartes postales (de la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon, dont la description occupe 9 pages), et en nombre moindre, de dessins. La couverture du deuxième titrée « Colonies françaises » s’orne d’une vue de Rabat. Celui qui porte sur les débuts de la guerre est gorgé d’articles et de pages entières du Petit Provençal. Les entrées quotidiennes ont le plus souvent une dizaine de lignes rédigées à l’encre bleue et au présent – donc écrites au jour le jour. Jacqueline y montre une certaine habileté dans la restitution de dialogues ou la description de courtes scènes familiales, comme celle où l’on voit les différents convives se répartir les ailes, cuisses, blancs d’un poulet. Il est parfois difficile de déchiffrer son écriture, d’autant que son orthographe est souvent fantaisiste – Monsieur Bertrand le reprochait à ses deux filles. Ainsi, sous sa plume, rapouteagou est une variante personnelle de ragougnasse, terraillettes, une variante de taraïettes – des poteries miniatures pour jouer à la dînette –, crebelet, de curbelet – une gaufrette fine et sèche en forme de rouleau, courante en Occitanie. Elle emploie le mot grotillon, une façon d’accommoder la cochonaille originaire du Gard (où est situé Montagnac), le mot comporte – une cuve de bois à deux anses pour transporter la vendange. Elle use de mots sortis de notre vocabulaire comme le mot omnibus pour désigner le véhicule, tiré par un cheval, qui les emmenait de Montagnac à La Findille ou de La Findille à L’Enclos, cet omnibus, un jour où il a été particulièrement poussif, devient ironiquement le « carrosse ».
Née « sous un rosier » – une private joke familiale qui ne sera jamais élucidée – Jacqueline avait un an et sept mois de plus que Lucette. Dans Les Quatre Filles du Docteur March, elle aurait été Margaret, qui prend sa petite sœur Amy sous son aile.
Sa personnalité, son esprit semblent différents de ceux de sa cadette, sa façon de s’exprimer plus déliée : « vous n’en prendrez donc jamais l’habitude », écrivit-elle à ses parents à propos du téléphone que personne n’était allé décrocher un soir où il avait sonné tard ; elle se moquait volontiers de cousins lointains, des capricieuses cousines, Colette et Violette, ou de la lingerie de Lucette, elle se permettait de commenter les prêches des pasteurs, elle évaluait les couples, qualifiait d’indésirables des visiteurs qui s’étaient incrustés.
Se sachant de la famille en Pologne, même perdue de vue, la jeune fille a été affectée par l’invasion du pays le 1er septembre 1939. Elle s’est mise à chroniquer la guerre avec une quantité croissante d’articles et de lapidaires « communiqués officiels quotidiens » découpés, pliés en accordéon, collés les uns sur les autres, masquant ses lignes d’écriture. Son texte fait écho aux conversations familiales avec des formules comme : « Voici les nouvelles… », « Notre aviation… ». Parfois, il juxtapose actualité de la guerre et notes de mémento avec la même sobriété que Kafka notant dans son Journal le 2 août 1914, « L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. Après-midi piscine. » Le 26 septembre, elle se réjouit : « la tenace volonté de résistance des Polonais demeure intacte ». Ce même mois, les Bertrand sont allés sur l’Esplanade [à Montpellier] « pour voir les Espagnols venant du camp d’Agde et qui avaient été amenés ici pour aider à la vendange » et ont embauché l’un d’entre eux pour remplacer un certain Alphonse mobilisé. Jacqueline écrit, « certains marquent très bien » et veut dire en utilisant la forme intransitive de ce verbe – lequel revient souvent sous sa plume, positivement ou négativement –, que les Espagnols leur ont fait bonne impression. De mai 1940 à septembre, les Bertrand ont logé à la Findille, une de leurs propriétés, 7 réfugiés belges. Ils ont « mis la carte de l’Europe sur la porte du bureau pour ‘suivre’ », mais quelques semaines plus tard, ils ont « renoncé à placer exactement les drapeaux sur la carte, d’abord [les Allemands] vont si vite, et ensuite il y a des renseignements si différents. On ne sait plus qui croire ». Elle a inséré dans son journal le « Message de Noël » de Pétain et son « Allocution à la jeunesse de France ». Le maréchal entretenant sa popularité par de nombreux voyages dans la zone Sud, il était à Montpellier le 13 février 1941 : Jacqueline en termes neutres commente l’immensité de la foule venue l’acclamer. Ses considérations prosaïques – « nous avons parlé des cuivres que l’on réquisitionne […] Nous, nous les cachons dans les armoires, dans le grenier. Ce n’est pas la peine de faire ce sacrifice pour les Boches » – succèdent à ses manifestations d’empathie – « on plaint les juifs, qui ne méritent pas ce qui leur arrive ». L’année suivante, en avril : « même si le gouvernement se laissait faire [par les Allemands], le peuple ne suivrait pas […] et puis on ose parler de collaboration », et en août : « il paraît que ce matin on a arrêté des juifs, je me demande ce qu’ils avaient fait, on voit vraiment des choses honteuses en ce moment ». Le 11 novembre 1942, les Allemands ont pénétré en zone libre, les Bertrand ont craint de devoir loger des soldats ennemis. Un feuillet à part dans le Cahier mentionne pourtant 15 prédictions datées selon lesquelles, après des reculs et des défaites, l’envahisseur aurait dû signer un armistice en août de cette année-là.
Comme tous les Français, mais sans doute plus qu’eux tous, les Bertrand, avec le souci constant du bien-être qui les caractérise, ont souffert des restrictions, et Jacqueline se demande, « je ne sais pas ce que nous mangerions s’il n’y avait pas les colis qu’on nous envoie de Montagnac, Avignon, Dieulefit ». Elle utilise l’appellation « Boches », héritée de la Première Guerre mondiale, quand elle exprime sa colère : « Quelle sale race que les Boches », « je voudrais qu’on les tue tous », « on les déteste de plus en plus ». L’expression de ses peurs, « Cette fois, ça va barder », est tempérée par l’humour quand elle recopie une recette nazie : « vous prenez votre bon de viande, vous le trempez dans votre bon de soupe, vous ajoutez quelques morceaux de votre carte de pain ». Elle manifeste son nationalisme en dessinant des drapeaux et un ruban bleu blanc rouge qui court sur toute une page, sa fidélité communautaire avec des remarques, comme : « les protestants ont de la sympathie pour l’Angleterre, c’est très bien », « des publications catholiques, il faut bien s’en contenter durant la guerre », et à propos d’une visiteuse venue « avec sa fille Bernadette, c’est bien un nom catholique ça ! ».
Une autre caractéristique de la famille Bertrand est qu’elle circulait davantage que la majorité des familles dans les années 1930, exclusivement dans le Sud-Est de la France, mais à une cadence assez soutenue. Faire et défaire les valises occupait beaucoup de leurs journées et tout devait être souvent en l’air dans les différentes maisons, comme chez Camille et Madeleine à Fleurville ; sans compter qu’ils transportaient d’un lieu à un autre non seulement des provisions de bouche (les chaudrons de raisiné depuis La Findille, les légumes et la viande, fournis respectivement à Dieulefit par les Roulet et les Terrot, les fruits de L’Enclos…) mais aussi, depuis Dieulefit, le drap et le velours destinés aux couturières citadines, les taraïettes tournées chez Gresse ou chez Aubert.
Sinon, qu’apprend-on d’autre au sujet de la jeune Jacqueline grâce à ses Journaux ?
Qu’à dix ans, elle s’est vue offrir « Le Bon Ton : un livre où il y a tout ce que les petites filles doivent faire et ne pas faire ». Qu’elle en a – malgré tout – gardé le goût de la lecture : Oliver Twist et les contes de Noël de Dickens, Ces Dames aux chapeaux verts, La Petite Fadette. Plus tard, elle a lu Henry Bordeaux, Pearl Buck, Autant en emporte le vent, des romans policiers, une « vie privée » de Napoléon. Qu’elle s’installait dans « le champ », rue des Reymonds, en face de la maison, pour lire les livres qu’elle avait empruntés à la bibliothèque (ouverte le dimanche à l’époque) : « ce sont mes meilleurs moments ». Qu’à dix-huit ans, elle déclare, « je crois que la première chose que je ferais si j’avais une grande maison, ce serait d’organiser une belle bibliothèque ».
On apprend aussi qu’elle était bonne élève – « j’ai le prix de tableau d’honneur » – que les deux filles ont eu un temps une répétitrice à domicile et une professeur de piano une fois par semaine ; qu’au lycée de jeunes filles, elles ont été « toutes les deux félicitées au conseil de discipline » ; qu’elle a suivi quelques cours d’une école ménagère, ce qui l’amena peut-être à déclarer lors d’une discussion relatée en style indirect : « l’instruction ne devrait pas être si poussée pour les femmes et elles ne devraient pas travailler quand elles ont un foyer, des enfants » ; qu’elle partageait avec sa mère et sa sœur l’entretien de la maison, qu’elle acceptait certaines tâches ingrates : tanner vingt-deux peaux de lapin pour se faire une veste et pour sa mère, une pèlerine, trier des pâtes pleines de charançons, faire briller le cuivre des foudres, filtrer de pleins chaudrons de raisiné ; qu’elle se faisait régulièrement dispenser des cours de gymnastique, même si apparemment les jeux de plein air – tennis, croquet, jokari – lui plaisaient.
Qu’elle était aussi sociable que tous les autres membres de sa famille. Où qu’ils soient (Avignon, Montpellier, Montagnac, Dieulefit…), ils rendaient visite et leurs connaissances – le mot connaissances paraît mieux convenir que le mot amis – leur rendaient visite en une ronde presque incessante. Signale-t-elle une lassitude quand elle note un soir de 1940, « on continue à avoir du monde tout le temps » ? Plaisante-t-elle quand elle note, « nous nous sommes bien amusées […] car on se dispute tout le temps » ? Toujours était-il, qu’« on ne s’ennuie jamais ». Exprime-t-elle une vraie critique, quand elle parle, en 1942 – elle avait 20 ans –, de « la vie trop bien réglée quelquefois de Dieulefit » ?
Que les grands préceptes moraux ne l’intimidaient pas : « Jésus est venu servir et non pour être servi. Il y a quatre façons de servir : par obligation, par intérêt, par devoir et par amour. » Le 10 avril 1938, les deux sœurs firent ensemble leur communion solennelle : sur la photographie prise au moment du départ pour la cérémonie, elles ressemblent plus, comme toutes leurs contemporaines à la même époque, à des mariées qu’à des communiantes.
Les Journaux la montrent dessinant beaucoup. À Dieulefit, elle partait seule à bicyclette, volontiers en direction de La Paillette, s’arrêtait quelque part et sortait sa boîte d’aquarelles. Ses dessins pleine page rehaussés de crayons de couleur représentent des tenues pour le marché, pour le bal, un chat botté, un page, un facteur, une bonne, une scénette nord-africaine, une autre, alsacienne, et moins conventionnellement une scène entière de remise de prix, un fauteuil et son occupant de dos, un grand magasin avec tous ses comptoirs, les pièces d’un appartement sur lesquelles s’ouvrent une cuisine et une chambre à coucher. Adolescente, sa maîtrise du trait est impressionnante, son rendu de la perspective, impeccable, aussi remportait-elle les concours organisés par Benjamin, le magazine qui, bien que se disant « journal des enfants intelligents », devint pétainiste après la capitulation en août 1940. Plus tard, Jacqueline joignait des dessins à sa correspondance : la grille de l’Enclos à Montagnac, des sites, des monuments, et comme précédemment, des intérieurs : certaines pièces de Dieulefit ou de Marseille, avec leur mobilier. Elle excellait aussi dans des compositions en frise qui courent sur deux pages où elle créait des costumes féminins Grand Siècle ou des robes d’après-midi New Look, avec leurs accessoires. On aimerait savoir ce qu’on lui avait montré le jour où elle écrit, « en histoire de l’art, on a fait la peinture réaliste. C’est vraiment idiot et affreux même ». Jacqueline avait d’autres activités manuelles, comme « déchiffrer » une brassière dont le modèle « bien compliqué » énervait Tantine.
De janvier à mars 1936, Jacqueline, pour profiter du bon air de Dieulefit, séjourna tantôt avec Tantine tantôt avec sa mère à la pension Dourson, près de Beauvallon. Elles y côtoyèrent Madame Arcens et quelques mères d’enfants fréquentant l’École. Elle devait surveiller son poids, or, chez Dourson, les portions de nourriture étaient copieuses ; elles y eurent à subir la présence de punaises de lit. À la fin de ce séjour, elle mentionne un rendez-vous chez un médecin avignonnais qui ne prescrivit pas de nouvelles radiographies, comme elle s’y attendait, mais lui recommanda à nouveau « le grand air, pas de travail, de longues promenades ». Peut-être étaient-ce les prémices du pneumo-thorax – à Dieulefit, elle était suivie par le docteur Préault – qui la conduisit en 1943 au sanatorium du Brévent sur le plateau d’Assy face aux Aravis où elle fit une cure de repos avant de subir une intervention chirurgicale. Toute la famille passée maître dans l’art de l’emballage lui envoyait des jujubes, des pommes, de l’huile, du vin, du coulis de tomates, de la confiture d’azeroles, des œufs, sans crainte de la casse, du beurre, qui posait d’énormes soucis de conservation. Christiane, une malade amie qui la dorlotait, lui servait de « petit nègre » selon l’expression aussi datée que malheureuse de Mme Bertrand. Qui lui offrit un sac en cuir avec lequel Jacqueline était supposée « faire la jeune fille chic et moderne ». Tout cela ne parvenait pas à consoler la jeune fille qui confie dans une lettre, « quand je pense qu’à 21 ans, je n’ai jamais vu de bal, il me tarde que cela vienne », alors que deux ans plus tôt, lors d’un après-midi dansant, elle était restée cantonnée avec ses amies pour que les jeunes-gens ne les importunent pas.
Au sanatorium, elle s’inscrivit à des cours de dessin, qu’elle cessa de suivre estimant que le professeur n’était pas à la hauteur de ses attentes. Là comme ailleurs et comme toute la famille, elle prenait des photos – de ces photos qui ne retiennent que les moments heureux – et en plus grand nombre que toute autre famille à la même époque, elle les faisait tirer dans des formats inhabituellement grands.
Jacqueline a enseigné les Sciences naturelles, discipline où elle avait obtenu un certificat. Elle s’est mariée à 35 ans avec le « gentil Maurice » Rivière, un professeur de physique souriant. Alors que lire la majorité de la correspondance familiale donne très peu un sentiment d’effraction, il existe dans la correspondance de Jacqueline quelques lettres assez bouleversantes datant de l’époque où le couple cherchait à adopter un enfant. En 1987, un accident de voiture laissa Maurice hémiplégique. Dans la maison « sans drames » de Dieulefit, où, avant l’accident, tout le monde se satisfaisait de petits bonheurs simples et riait, il y eut des années où Jacqueline et Maurice ne purent plus venir.
Lucette, souvent appelée Lulu.
Elle aura survécu 54 ans à sa tante, 39 ans à sa mère et 24 ans à sa sœur. À celle qu’une institutrice décrit comme une enfant sensible, nerveuse, très émotive, indécise, ayant besoin d’affection, et qui mourut centenaire, la vie dût paraître bien longue.
L’existence de Lucette s’inspira de celle de ses proches : comme Blanche, elle ne se maria pas – jamais personne n’osa lui demander si elle avait connu l’amour – et se voua au service de sa mère. Comme Alice, elle eut le goût de la vie domestique et sédentaire. Comme sa sœur, sur laquelle elle s’appuyait beaucoup et qu’elle questionnait fréquemment, elle fut un temps professeur. Elle perpétua les choix professionnels masculins : comme son grand-père Zacharewicz, comme son père, elle préféra les disciplines scientifiques aux littéraires.
La connivence profonde et constante qui régnait entre tous les êtres de son environnement immédiat devait suffire à la combler affectivement. Elle semble empêtrée dans sa propre immanence qui la prive de toute capacité imaginative et lui épargne toute réflexion métaphysique.
Autour de 12 ans, elle tint des Cahiers, intitulés « Cahier de mes mémoires, histoire de Lucette Bertrand », « Cahier de mes voyages ». Il est permis d’imaginer qu’on l’y obligeait tant sa calligraphie est bâclée, impatiente avec ses A majuscules comme des tours Eiffel branlantes, ses P comme des parasols cassés. Impossible de les assimiler à des journaux intimes : ce qu’elle y consignait était strictement factuel – parler vraiment de soi devait être plutôt mal vu. Elle y cite beaucoup de camarades de classe et d’enseignantes, mais alors que le journal intime est le confident habituel des passions juvéniles, elle ne mentionne aucun attachement particulier à l’une ou à l’autre.
Sa générosité est restée légendaire. Elle ne consistait pas seulement à assurer des tâches ingrates, comme entretenir les tombes de la famille, mais elle se concrétisait en des dons réguliers (à une association de chiens d’aveugles, à Médecins du monde, aux Petites Sœurs des pauvres), en des cadeaux fréquents aux enfants, en poteries dieulefitoises offertes aux amis montpelliérains. « Lucette aimait donner, pas du tout recevoir. »
Son filleul assure aussi que, par charité chrétienne, elle aurait probablement déclaré qu’il est très bien que la maison de la rue des Reymonds, dont le devenir l’a beaucoup préoccupée à la fin de sa vie, soit habitée par des personnes en exil, et qu’elle aurait ajouté aussitôt, « Mais elles vont avoir froid, non ? ».
Lucette, bien que lisant les revues protestantes, fréquentant le temple, se chargeant des décorations de Noël, préparant de petits présents pour les enfants de l’École du dimanche avec les Éclaireurs, s’interdisait bien sûr tout prosélytisme religieux, ne parlait pas de sa foi, qu’elle avait pourtant « chevillée au corps ». Ni de politique.
Les Cahiers de 1932-34 ont été recyclés en 1941 – pénurie de papier oblige – pour décrire ses soirées de révision du « bachot », et les journées d’examen dont elle relate chaque étape au quart d’heure près, comme elle le fait pour le moindre voyage en car, la moindre visite chez des amis. En robe rose, boléro assorti et souliers blancs, elle a choisi parmi les sujets d’examen proposés, en sa qualité de future botaniste, le « sentiment de la nature » chez Jean-Jacques Rousseau. Elle ne commente en détail que l’épreuve de mathématiques, que son père – elle l’a eu comme professeur – l’a aidée à préparer, et que les sujets de sciences naturelles. Décrocher à l’oral L’Étamine et le Pollen lui « a bien plu ». En 1944, elle était étudiante à la Faculté : plancher en zoologie sur le système nerveux de la roussette ne lui a posé aucun problème, d’où les félicitations de l’un de ses professeurs à son père, car elle était incontestablement la meilleure parmi les candidats.
Si les Cahiers et certains documents sont dûment datés, les lettres, le plus souvent, ne portent que mention du jour et de son chiffre, plus rarement du jour, de son chiffre et du mois, jamais de l’année ni du lieu d’origine, ce qui ne permet pas de savoir quand Lucette commença à travailler. Vu l’aisance financière de la famille, elle aurait sans doute pu s’en dispenser, mais, célibataire, elle dut éprouver l’envie de partager le sort de ses contemporaines, cette première génération de femmes à s’engager dans une profession. Les destins individuels finissent toujours par être lus à la lumière de l’histoire collective. Au même moment, les familles bourgeoises s’équipaient du téléphone (les Bertrand eurent le téléphone assez tôt, le 15 mai 1942, une grande date), le recours à l’écrit s’amenuisait, et soixante-quinze ans plus tard dater les étapes de sa vie est difficile.
Elle a été l’assistante du professeur Louis Granel de Solignac aux Herbiers de l’Institut de Botanique de Montpellier, qui comptent parmi les plus grands herbiers du monde. « C’était un endroit qui lui convenait. » Elle y organisait les T.P. des étudiants, pratiquait des coupes, rédigeait des descriptions, correspondait avec des instituts de botanique coloniale [sic] ou tropicale en Afrique – des doubles de lettres en papier pelure datées 1952 l’attestent – , et l’administration des Royal Botanic Gardens de Kew, planifiait des échanges de plantes, recevait les visiteurs. À dix ans, elle replantait déjà ses semis et enrichissait son herbier. La bibliothèque de l’école des Beaux-Arts de Montpellier conserve une publication signée par Mlle Bertrand Lucette : « Les Herbiers de l’Institut de botanique de Montpellier », extrait de « Naturalia Monspeliensia », série botanique, fasc. 18, 1967 ; et une autre, co-signée avec Granel de Solignac, « L’Herbier de l’Abbé H. Coste », fasc. 23-24, 1972-1973. Aucune mention de Mai 68 dans les lettres.
Soucieuse de la bonne administration des choses, elle a reproduit le style de vie de sa mère, adopté les mêmes habitudes et manières, accordé une grande importance à la nourriture et à l’habillement. Son estomac et son foie fragiles ne l’empêchaient pas de manger trois tartines de confiture avant d’attaquer le goûter. Ses lettres de Montagnac parlent des vendanges, de l’état des vignes – en bonne petite-fille d’Edgar – de la carriole d’un certain Monsieur Séguret qui transporte personnes et provisions, de l’ouverture de la chasse, de chasselas, de sainfoin et de luzerne, de pâte de coings et de kakis. Elle cueillait des fleurs et offrait des bouquets, connaissait le nom, latin et courant, de toutes les fleurs, elle en cueillait aussi qu’elle mettait sous presse pour agrémenter ses courriers, une occupation plus agréable que dégermer des pommes de terre dans la cave de la rue des Reymonds. Elle aimait que le chic de ses vêtements soit remarqué et portait souvent du beige – la couleur d’un loden et celle d’une « petite jaquette » achetée aux Dames de France, la couleur des personnes qui préfèrent passer inaperçues – peut-être attendait-elle d’eux qu’ils rehaussent l’idée qu’elle se faisait d’elle-même. On ne la voit coudre et tricoter que pour ses poupées. On rencontre la mère et la fille aux prises avec des soucis électriques : un court-circuit, une radio qui produit des étincelles, le voltage du réchaud destiné à la chambre de Jacqueline au sanatorium. Leur intérieur était resté dans une modernité « d’avant-guerre » : peu de gens, même d’un milieu plus modeste, auraient accepté un intérieur aussi inconfortable. Elle tenait via des petits mots épinglés dans les armoires le calendrier des lavages et des lessives. Économe et prévoyante, elle pratiquait le « ça-peut-toujours-servir ». Elle craignait toujours d’être « bousculée » dans son emploi du temps. Elle était frileuse, au sens propre et au sens figuré. « Quant au courage, à l’esprit vif et lucide et au cran, je reconnais que très souvent je n’en ai pas assez », confie-t-elle en 1970 à Maurice, qu’étrangement elle appelait Minou. Un aveu touchant. Peut-être en souffrait-elle.
Quelques-unes de ses lettres sont signées « Lucette et Finette ». Finette était le nom de sa tourterelle qui vivait en liberté et mangeait à table avec la famille. La symbolique de la tourterelle renvoyant à la paix et à la fidélité, on osera écrire que c’était bien l’oiseau qu’il fallait à Lucette, sans oublier que la tourterelle est aussi une visiteuse estivale et que l’une des espèces de tourterelles est dite « rieuse », on osera espérer que Lucette a souvent ri.
Lucette a eu les moyens financiers de « se maintenir » dans la maison. Les dernières années de sa vie, elle y venait seule chaque été pendant deux mois, puis de moins en moins longtemps, à la fin quinze jours, avec l’aide de son filleul ou de l’une de ses amies, Ernestine. On ne saura jamais ce qui l’y attirait le plus : le fait que cette maison avait été la « maison du bonheur », pour reprendre une expression de Madame Favier, le plaisir de retrouver des membres des familles Roulet, Rialhe, Plumel, Buis, Pontonnier qu’elle avait fréquentées enfant, jeune-fille et adulte, ou tout simplement de retrouver… Dieulefit.
Catherine Goffaux, 31 juillet 2026
Remerciements à Mesdames Buis, Daublain, Favier, Guérin-Chazaud, Locatelli, Marcel-Ponthier, à Messieurs Plumel et Zacharewicz.
